Nous faisons l’amour un peu, beaucoup, répétant les gestes qui conduisent immanquablement à la jouissance. Mais n’y a-t-il pas un risque à suivre les chemins balisés de la routine ?

Serions-nous tous condamnés à ce que l’humour anglais décrit comme « un acte répétitif dans une position ridicule » et dont, miraculeusement, on ne se lasserait pas ? Sans doute. Pour les psys, nos corps à corps les plus fiévreux et les plus sophistiqués ne seraient que les échos érotiques de nos expériences infantiles les plus marquantes. Autrement dit, nous ne disposerions pas d’une palette infinie de gestes, de mots ou de positions pour nous conduire au plaisir, notre inconscient ne nous poussant pas aux expérimentations.

« Mes partenaires changent, mais pas ma façon de faire l’amour, avoue Fabienne, 36 ans. Je ne vois pas pourquoi je me forcerais à faire des choses qui ne m’inspirent pas alors que je sais exactement ce qui me fait jouir : un homme très caressant, pas bavard, plutôt lent et qui utilise ses cinq sens ; pas de levrette, ça m’est douloureux, ni de position du missionnaire, j’étouffe ! J’ai besoin d’être cajolée, regardée, humée comme un bébé. » « Nous sommes tous à la recherche des émotions éprouvées dès notre plus jeune âge, qu’elles aient été satisfaisantes ou douloureuses, y compris dans notre sexualité », explique le psychothérapeute et sexologue Jean-Michel Fitremann, auteur d’ABC de la sexualité.

Fusion et frustration

Si, pour certains, le plaisir ne fait jamais défaut dans des pratiques répétitives, il ne faut pas oublier que l’ennui naît de l’uniformité. Ainsi, Adeline, 34 ans : « Dès nos premières relations physiques, Yves a été assez brutal et j’ai bien aimé. J’ai un côté passif qui y trouvait son compte. Je croyais que cette manière de faire l’amour nous convenait à tous deux. Aussi, le jour où il m’a avoué sa liaison avec une femme qui lui révélait que la sexualité pouvait être plus tendre, je suis tombée des nues. »

« La sexualité tombe en panne quand les amants prennent pour devise : “Pas d’histoire, pas de nouveauté”, rappelle le psychiatre Robert Gellman, également directeur d’enseignement du diplôme universitaire de sexologie à l’université Paris-V. Et ceci non pas parce qu’ils sont profondément épanouis, mais parce qu’ils ont une peur folle du changement. Or, la monotonie des gestes et des actes, à la longue, fait éprouver à chacun des partenaires une telle frustration qu’il ne leur reste le plus souvent qu’à se séparer. » Et Jean-Michel Fitremann de surenchérir : « La sexualité répétitive est une sexualité infantile, puisqu’elle demande à l’autre d’être toujours identique à lui-même. Or, il n’y a que la mère, pour l’enfant, qui soit supposée se tenir dans cette stabilité rassurante ; l’amour physique, lui, n’a rien à y gagner. C’est triste à dire mais, trop souvent, le lien amoureux est une entrave au plaisir physique. Par exemple, la fusion affective ne permet pas réellement la jouissance. Pour bon nombre de personnes, le plaisir se résume à l’excitation de certaines parties du corps alors que, dans une sexualité mature, vous êtes pris dans une vague d’énergie qui vous envahit des pieds à la tête, qui vous submerge, vous dépasse. C’est plus proche de l’extase. »

Le geste et la parole

Si l’on veut faire durer le plaisir et l’enrichir, il faut, on le sait, sortir de la routine, le propos n’est pas nouveau. Mais comment ? « Je venais de finir un roman que j’avais adoré, raconte Lucas, 45 ans. Le soir, alors que ma femme enlevait ses boucles d’oreilles, j’ai osé un geste que le héros du roman faisait et que je n’avais jamais eu l’idée d’accomplir. J’ai soulevé ses cheveux et j’ai croqué sa nuque. Nous avons fait l’amour avec une sensualité toute nouvelle, plus libre. Ma femme m’a ensuite dit que ce geste avait déclenché un frisson dans tout son corps, qu’elle n’avait jamais connu. »

Jolie leçon, qui prouve qu’il n’est jamais trop tard pour inventer une caresse ou pour se laisser aller à des élans plus audacieux. « Pour améliorer sa sexualité, commente Robert Gellman, il ne faut pas hésiter à développer ses sens. Celui du toucher par exemple, en s’attardant sur certaines parties du corps de son partenaire que l’on délaisse ordinairement ; ou celui de l’odorat, en respirant plus attentivement les différentes odeurs que l’autre dégage, en adoptant un nouveau parfum… » Mais, s’il ne faut pas négliger les vertus de la surprise, il ne s’agit pas de copier, jour après jour, les positions du “Kama-sutra” car, à varier pour varier, le corps aussi se lasse. L’amour physique n’est pas une gymnastique.

« J’avais l’habitude, avec mon compagnon, de faire l’amour sans parler, raconte Julie. Jusqu’au jour où j’ai eu une aventure avec un homme qui me murmurait des petits mots crus pendant qu’il me caressait. De retour chez moi, avec beaucoup de diplomatie pour que mon compagnon ne se doute pas de ma tromperie, j’ai introduit la parole durant nos relations sexuelles et je me suis rendu compte qu’il appréciait beaucoup. » Un peu d’audace, voilà la qualité qui paraît essentielle pour explorer de nouvelles intensités sexuelles.

Liberté et métamorphose

« Il existe deux façons d’aller à la découverte en matière de sexualité, commente Robert Gellman. Soit prendre un nouveau partenaire, car des gestes inconnus, un autre rythme, une atmosphère inhabituelle servent de révélateur à des ardeurs que vous ne vous connaissiez pas. Soit – c’est peut-être plus difficile mais moins dangereux et, à mon avis, plus intéressant sur la durée – enrichir sa relation avec son partenaire habituel en acceptant de se dévoiler autre, et aussi de voir surgir en face de soi une personne un peu différente de celle que l’on croyait connaître. Eros se nourrit de liberté. Explorer l’amour physique demande de pouvoir se laisser aller à des élans de moins en moins maîtrisés afin de laisser s’exprimer l’animal, en soi et dans l’autre. »

Progresser, c’est accepter de changer de perspective par rapport à son partenaire. Or, si certains couples paraissent naturellement doués pour ça, pour d’autres, cela demande un véritable effort. « Souvent, il s’agit juste d’une forme de paresse alliée à un manque d’assurance, poursuit Robert Gellman. On n’ose pas introduire une variation dans sa manière de faire par peur de se trouver ridicule ou de choquer son partenaire. Or, en amour comme dans la vie, il faut avoir une forme de confiance minimum vis-à-vis de l’inconnu. L’amour physique existe pour nous ouvrir à une lente et passionnante métamorphose de tout notre être. »

Simon, 41 ans, se souvient du regard neuf qu’il a un jour posé sur sa femme. « Je venais de rompre avec celle qui était ma maîtresse depuis quatre mois. Un jour, je l’ai regardée froidement : elle n’avait vraiment rien de plus que mon épouse, au contraire. Le soir même de la rupture, j’ai fait l’amour à ma femme comme je le faisais à ma maîtresse, avec audace. J’ai lu dans son regard qu’elle avait compris ce qui c’était passé. Mon désir lui a redonné confiance et elle est bien plus imaginative qu’avant ! » Chercher, oser, s’avancer de plus en plus démasqué afin qu’au fil des années l’amour physique garde tout son pouvoir de ravissement… C’est un peu ce que voulait faire entendre l’écrivain et poète Louis Aragon lorsqu’il écrivait pour Elsa, avec laquelle il vivait depuis plus de vingt-cinq ans : « C’est toujours la première fois quand ta robe en passant me touche. »

Routiniers les hommes ?

Pour Jean-Michel Fitremann, psychothérapeute et sexologue, le ronron sexuel serait, en Occident, et contrairement aux idées reçues, davantage du côté des hommes. « La plupart continuent à confondre la jouissance avec l’éjaculation. Ils ont besoin de posséder, de se dire : “Cette femme-là, pourrai-je l’avoir ?” Ils ne se posent pas la question de la découverte des ressources de la sexualité, qui pourrait et devrait être pour eux le moyen de s’ouvrir à un rapport de vraie altérité avec les femmes. » Ces dernières sont en général plus curieuses, « probablement parce que jouir d’un homme ne leur est pas forcément facile. Leur sexe étant interne et invisible, il leur faut être des exploratrices pour connaître leur corps et comprendre comment il fonctionne. » Une curiosité alimentée par la liberté qu’elles ont pu acquérir depuis quelques décennies et qui ne fait que « servir leur goût pour la découverte de ce continent énigmatique qu’est la sexualité. »

Témoignage : « La répétition est très érotique »

Solange, 46 ans, deux ex-maris, quelques ex-amants et une sensualité radieuse, nous offre un discours décomplexé sur la sexualité.

« Je n’ai aucune imagination érotique… et je n’ai jamais été frustrée. Mon mari et moi faisons l’amour presque tous les jours depuis cinq ans. Il n’y a aucune lassitude, et pourtant, nous ne pratiquons que deux positions : moi sur lui ou moi sous lui… Nos préliminaires sont invariables : caresses manuelles, petits mots doux et crus à l’oreille, parfois des caresses avec la bouche. Ça nous va comme ça, même si on a essayé d’autres choses par curiosité. J’aime mon corps, j’aime les hommes et forcément ça se ressent…Je suis persuadée qu’à trop intellectualiser le sexe, on lui fait perdre de sa puissance. C’est une énergie qui doit rester mystérieuse mais brute. Je trouve très érotique la répétition, c’est très animal. On ne pense pas, on se contente de laisser sa bouche, son ventre et ses mains retrouver le chemin du plaisir. Et puis, avec la répétition, paradoxalement, on ne peut pas mentir. Si on n’est pas profondément amoureux de son partenaire, ça devient une torture. »